Tragédie française

Le massacre de douze journalistes, caricaturistes et policiers dans les bureaux parisiens du magazine satirique Charlie Hebdo le mercredi 7 Janvier 2015 par deux français-algériens arabo-musulmans, armés de fusils d’assaut est perçu par tous comme une très grande tragédie. Elle est suivie le lendemain par une autre tragédie : l’assassinat d’une jeune policière afro-française par un musulman afro-français armé. Peu après, le vendredi 9 Janvier — et c’est le troisième acte de ce enchaînement macabre — le même homme armé prend d’assaut un supermarché juif parisien et assassine quatre otages avant d’être abattu lui-même. Les meurtriers de Charlie Hebdo sont également tués le même jour. 

Comme toutes les affaires humaines, une telle tragédie ne peut être expliquée que par de nombreux facteurs agissant en même temps. Afin de comprendre ce qui a causé cette tragédie il faudrait étudier de nombreux processus psychologiques, à la fois individuels et collectifs : les biographies des assassins, leur relation fraternelle, les relations compliquées entre la société française et sa minorité musulmane, les difficultés d’intégration des musulmans dans la dite société, l’humiliation collective des musulmans, les provocations extrêmes des musulmans par les journalistes et les dessinateurs impliqués, les relations entre les musulmans et les juifs en France, l’effet du conflit israélo-arabe sur les musulmans français, et les problèmes psychiques des minorités, parmi beaucoup d’autres.

Je rappellerai d’abord les faits connus afin de les faire suivre par des réflexions psychologiques. Une mise en garde très importante s’impose dès maintenant : expliquer et comprendre ne veut jamais dire excuser, justifier, ou pardonner.

 

LES FAITS

Les meurtriers du 7 Janvier 2015 chez Charlie Hebdo étaient deux frères algériens-français nés en France : Saïd Kouachi, né en 1980, et son frère Chérif, né en 1982. Saïd Kouachi, après les meurtres au siège de Charlie-Hebdo a laissé « accidentellement » (a-t-on dit) sa carte d’identité française dans la voiture de fuite où la police française l’a retrouvée. Selon certaines sources, la carte d’identité s’est trouvée dans un sac.

Selon France Info, « Les enquêteurs ont retrouvé la carte d’identité de l’aîné, Saïd, dans la voiture abandonnée par les suspects dans le 19e arrondissement de Paris. A partir de cette carte d’identité, la police s’aperçoit qu’il s’agit de vieilles connaissances des services antiterroristes, et elle lance un avis de recherche avec un numéro vert pour les appels à témoins. Un élément surprend toutefois les enquêteurs : la différence flagrante entre la maîtrise affichée par les assassins sur les différentes vidéos et l’erreur grossière que constituerait l’oubli d’une carte d’identité. Plusieurs hypothèses sont envisagées par Nicolas Comte, du syndicat de police Force ouvrière, sur BFMTV. “L’erreur est humaine” et il peut s’agir d’une simple étourderie des suspects. Selon nos confrères de France 2, la thèse d’une fausse piste créée par les auteurs de l’attentat est mise à mal par les prélèvements ADN sur la carte d’identité et ceux réalisés dans la voiture. Ils correspondent à un profil génétique similaire. » (voir http://www.francetvinfo.fr/faits-divers/attaque-au-siege-de-charlie-hebdo/charlie-hebdo-comment-les-policiers-ont-remonte-la-piste-des-freres-kouachi_791177.html

Les deux frères Kouachi n’étaient sans doute pas des novices en matière d’activité terroriste islamique : ils avaient rejoint les forces d’Al-Qaïda en Syrie et en Irak pour lutter contre les États-Unis et commis des actes terroristes en France. En remontant dans le temps, on notait qu’ils avaient perdu leurs deux parents pendant leur enfance. Voici les photos des frères Kouachi prises par la police :

The Kouachi brothers

Le jeudi 8 Janvier, Amedy Coulibaly, né en 1982, un tireur français-africain musulman, fils d’immigrants en provenance du Mali, assassine une policière français de vingt-cinq (25 – si on écrit en chiffres, comme tu l’as fait des autres données – à toi de voir) ans, Clarissa Jean-Philippe, alors qu’elle règle la circulation au sud de Paris, dans la banlieue de Montrouge (j’ai entendu dire que c’était près d’une école juive). L’histoire personnelle d’Amedy est emplie de crime et de terreur. Ami des frères Kouachi, il est le septième enfant et le seul fils des dix enfants du couple Coulibaly. Amedy grandit dans un quartier d’immigrants pauvres dans la banlieue de Grigny, au sud de Paris. Il commence une carrière de criminel dès l’âge de dix-sept ans, ce qui lui vaut, deux ans plus tard, une série de peines de prison. Mêlé au trafic de drogues, il est à vingt-deux ans, jugé coupable de vol à main armée et condamné à six ans en prison. Il en sort transformé en islamique fanatique. Une fois libéré, dissimulant ses activités islamiques, il travaille à l’usine Coca Cola de Grigny.

En 2009 Coulibaly est l’un des dix stagiaires reçus à l’Elysée par Nicolas Sarkozy, Président de la République française, qui avait lancé le système de formation en alternance grâce à auquel les entreprises françaises embauchaient des jeunes et les formaient sur le tas, mesure dont bénéficiait justement Coulibaly. Cette année ce français-malien de vingt-sept ans épouse, selon le rite d’une cérémonie musulmane, sa petite amie algérienne de vingt-et-un ans, Hayat Boumedienne. Elle est, comme lui, une islamiste fanatique. Tous deux se passent, pour leur cérémonie de mariage, du mariage civil requis par la loi française.

Amedy et Hayat vivent alors à Fontenay-aux-Roses, ville de banlieue au sud-ouest de Paris. Comme les frères Kouachi, Hayat Boumedienne est orpheline ; à huit ans, elle a perdu sa mère et comme Amedy, elle semble avoir commencé à glisser dans la criminalité, la violence et la terreur pendant son adolescence. Voici les clichés anthropométriques policiers de Hayat et d’Amedy :

Amedy Coulibaly and Hayat Boumedienne

Amedy Coulibaly est parmi les quatorze personnes arrêtées en 2010 pour avoir aidé à la tentative d’évasion de prison de l’islamiste algérien terroriste Smaïn Aït Ali Belkacem, né en 1968, un ancien membre du Groupe islamique armée algérien. Belkacem, connu sous le nom Omar Allaoui, avait pris part à la vague d’attentats terroristes en 1995; sept ans plus tard, en 2002, il est condamné à vie pour son attaque à la station du Musée d’Orsay du Réseau Express Régional. Il est incarcéré dans la Maison centrale de Clairvaux. En 2010, il tente de s’évader de cette prison, aidé, apparemment, par Amedy Coulibaly, Chérif Kouachi, et douze autres personnes.

En 2013 Coulibaly est, encore une fois, arrêté, jugé coupable et condamné à cinq ans de prison. Il est pourtant placé sous contrôle judiciaire et libéré le 4 Mars 2014, astreint à porter un bracelet électronique jusqu’au 15 mai, la fin de sa peine de prison; en Août lui et Hayat approchent une école juive à Paris avec l’intention de tuer des Juifs, mais ils partent sans incident lorsque les gardes de sécurité les repoussent (selon certaines sources Coulibaly reste en prison jusqu’en Novembre 2014).

Le vendredi 9 Janvier la police anti-terroriste français retrouve la trace des deux meurtriers de Charlie Hebdo à Dammartin-en-Goële, au nord-est de Paris. Le magazine américain Time écrit « dans ce qui semblait être un dernier acte de désespoir, les principaux suspects dans l’attaque de mercredi à Paris ont tiré sur la police française quand l’impressionnant filet massif s’est refermé sur eux et ils se sont cloitrés dans une usine nord-est de la ville, près de l’aéroport Charles de Gaulle, avec au moins un otage. Les fonctionnaires ont déclaré qu’ils avaient pris contact avec les hommes armés qui ont exprimé leur désir de mourir en martyrs ». En fait, « l’usine » est une imprimerie à Dammartin, et « l’otage » est Lilian Lepère, âgé de vingt-six ans, fils du propriétaire de l’imprimerie : il se cache dans une boîte en carton sous l’évier de la cuisine dans le restaurant du deuxième étage du bâtiment pendant huit heures et demi, et qui envoie de son téléphone portable des textos à la police sur les actions des fugitifs de son téléphone portable, malgré sa terreur.

Les frères Kouachi menacent de tuer le gestionnaire de l’imprimerie, Michel Catalano; il garde son sang-froid, bande les blessures de Saïd Kouachi, fait du café pour les frères, qui le libèrent, laissant Lilian caché avec son téléphone portable au deuxième étage, à l’insu des meurtriers. Les textos de Lilian sont parfois confus en raison de sa terreur d’être découvert et tué. Les responsables français établissent un contact téléphonique avec les frères Kouachi en vue de négocier l’évacuation d’une école à proximité du bâtiment de l’imprimerie où les hommes s’étaient retranchés. Les hélicoptères de la police survolent le bâtiment de l’imprimerie avec des tireurs d’élite à bord ciblant le bâtiment. Enfin, les policiers anti-terroristes prennent d’assaut l’imprimerie et tuent les deux frères. Lilian Lepère et Michel Catalano deviennent instantanément héros nationaux français. Voici leurs photos :

Lilian Lepère Michel CatalanoLors de la confrontation entre la police et les frères Kouachi à Dammartin le vendredi 9 Janvier, leur ami et complice malien Amedy Coulibaly prend d’assaut un supermarché juif cacher nommé Hyper Cacher près de la Porte de Vincennes dans l’est de Paris, brandissant un fusil d’assaut. Le magasin est rempli de clients qui achètent des aliments cacher pour le sabbat juif le lendemain. Au cours de la mêlée qui suit, Coulibaly tue quatre clients juifs et prend plusieurs autres en otage, menaçant de les tuer aussi si la police exécute les frères Kouachi. Cinq otages réussissent à se cacher dans la chambre froide de supermarché. Ils sont sauvés par un autre jeune malien, Lassana Bathily, qui ferme la porte de la chambre froide et en coupe le courant électrique, permettant ainsi aux otages de survivre. Bathily vit illégalement en France depuis neuf ans. Après l’incident, le président de la République, François Hollande, fait de lui un citoyen français et lui confère des honneurs officiels sur lui. Voici une photo de Lassana Bathily :

Lassana BathilyComme les frères Kouachi, Amedy Coulibaly est tué quand la police prend d’assaut l’Hyper Cacher alors qu’il s’agenouille pour faire la prière musulmane, tourné vers La Mecque. L’assaut de la police à la Porte de Vincennes a lieu au même temps que celui de Dammartin; les frères Kouachi et Coulibaly ont été tués en même temps. L’horaire a été décidé par le président de la République. Tragiquement, Coulibaly a tué quatre otages et grièvement blessé plusieurs autres. Quinze otages réussissent à s’échapper. Les policiers étaient aussi à la recherche d’une terroriste algérienne de vingt-six ans, Hayat Boumedienne, compagnonne et complice de Coulibaly, mais elle avait déjà quitté la France pour la Syrie par l’Espagne et la Turquie une semaine plus tôt, accompagnée d’un autre homme armé musulman français, afin de se joindre aux forces de l’État islamique qui luttent contre les États-Unis et la France.

Les victimes juives de Coulibaly, qui, comme la plupart des autres Juifs français, ont une origine nord-africaine, sont Yoav Hattab, vingt-et-un ans, Yohan Cohen, vingt-deux ans, Philippe Braham, env. quarante ans, et François Michel Saada, env. soixante ans. Yohan Cohen avait tenté de saisir le fusil d’assaut de l’attaquant et de le lui arracher, mais Coulibaly l’en avait empêché et lui avait maîtrisé et lui avait tiré une balle dans la tête. Voici les photos des quatre victimes : elles ont été ensuite enterrés en Israël :

The four victims of the Hyper CacherCoulibaly et les frères Kouachi détenaient un arsenal d’armes et avaient mis en place des pièges. La police a ainsi découvert une lance-roquettes chargée, dix grenades fumigènes, deux fusils d’assaut et deux pistolets automatiques. Les spécialistes démineurs ont trouvé une grenade sur le corps de l’un des terroristes, qui avait été utilisée comme piège. Coulibaly avait attaqué les forces de la police avec un fusil d’assaut et avec un pistolet militaire. Après l’avoir tué, la police met la main sur deux pistolets de fabrication russe, deux mitrailleuses, un gilet et des munitions pare-balles dans l’Hyper Cacher .

Il y avait eu des communications fréquentes entre les frères Kouachi et Coulibaly; Izzana Hamyd, la femme de Chérif Kouachi, avait appelé Hayat Boumedienne, la femme d’Amedy Coulibaly, plus de cinq cents fois pendant la dernière année.

De l’Hyper Cacher, Coulibaly avait appelé la BFMTV pour se réclamer de l’État islamique plutôt que de son rival, Al-Qaïda, en disant qu’il voulait défendre les Palestiniens et de tuer les Juifs. Il avait également déclaré qu’il avait planifié les attaques avec les frères Kouachi. La police confirme qu’ils étaient tous membres du même réseau islamiste, Les Buttes-Chaumont, dans le nord-est de Paris. Curieusement, Coulibaly avait oublié « par accident » de raccrocher son téléphone après avoir parlé à la journaliste de télévision, ce qui avait laissé ouvert le micro de son appareil et permis à la police d’entendre tout ce qui se passait à l’intérieur du supermarché. Plus tard, on a appris que Coulibaly avait rejoint l’État islamique deux semaines avant les événements tragiques.

Chérif Kouachi déclaré à la BFMTV peu avant sa mort qu’il avait été envoyé et financé par Al-Qaïda. Le président de la France, François Hollande, avertit que le danger pour la France, qui héberge les plus grandes communautés musulmanes et juives de l’Union européenne, n’est pas encore terminée. Quelques semaines plus tard, des meurtres similaires seront commis dans la capitale danoise de Copenhague par un Danois musulman fanatique avec une histoire criminelle lui aussi.

La cellule islamiste terroriste à laquelle les deux Coulibaly et les frères Kouachi avaient appartenu s’appelle Les Buttes-Chaumont, d’après le nom du parc dans le 19ème arrondissement de Paris où ce groupe d’Islamistes radicaux s’était formé. Il avait été dirigée par le prêcheur musulman fanatique arabe algéro-français Farid Benyettou, né en 1981, et fut dispersé par la police française en 2005, après l’arrestation de Chérif Kouachi, juste avant qu’il embarque dans un avion pour l’Irak afin de se joindre à Al-Qaïda. Le procès des Buttes-Chaumont a eu lieu en 2008. Farid Benyettou est, alors, emprisonné avec Chérif Kouachi. Ce dernier, cependant, est condamné à trois ans de prison, et il est relâché au bout de dix-huit (ou vingt) mois, tandis que Benyettou est condamné à six ans d’incarcération et reste en prison jusqu’en 2011. Voici une image de Farid Benyettou :

Farid BenyettouChérif Kouachi est radicalisé par Farid Benyettou. Ce dernier, un ancien concierge et criminel qui, après son emprisonnement, deviendra un infirmier réformé, dit à Chérif que les écritures musulmanes démontrent la bonté des attentats-suicide qui permettent de devenir un chahid (martyre d’Allah). Entre 2004 et 2006 les Buttes-Chaumont envoient des recrues de mener le djihad dans les rangs d’Al-Qaïda contre les Américains en Irak; ils sont démantelés par les autorités françaises en 2005 mais réactivés après. L’objectif principal du groupe était d’envoyer ses membres pour lutter contre les forces américaines de la coalition en Irak; il avait également des connexions à Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA) au Yémen.

D’autres membres des Buttes-Chaumont sont capturés ou tués par les forces américaines en Irak, tandis que d’autres sont arrêtés en Syrie avant d’être renvoyés en France. Deux d’entre eux sont tués dans un attentat-suicide en Irak; un tiers est accusé d’avoir payé les recrues pour aller se battre en Irak. Apres le massacre du 7 janvier, un communiqué envoyé par l’AQPA à l’Associated Press déclare : « la direction de l’AQPA a dirigé les opérations et ils ont soigneusement choisi leur cible. » La déclaration de l’AQPA ajoute que l’attaque, qui avait tué douze personnes dans les bureaux de Charlie Hebdo, avait été conçue comme « une vengeance pour l’honneur » du prophète Mahomet, dont la représentation est interdite par la tradition islamique et dont le magazine s’était moqué à plusieurs reprises dans ses dessins animés et ses caricatures.

RÉFLEXIONS PSYCHOLOGIQUES

Cette affaire est tellement tragique et bizarre à la fois que plusieurs questions psychologiques se posent immédiatement. En voici quelques unes:

* Pourquoi les journalistes et les caricaturistes de Charlie Hebdo et d’autres journaux français insultent-ils violemment, attaquent-ils et se moquent-ils du prophète Mahomet, qui est si sacré aux musulmans ? 

* Pourquoi, de tous les millions de musulmans français offensés par ces attaques sur leur prophète, n’était-ce que les frères Kouachi et Amedy Coulibaly qui sont allés sur cette folie meurtrière ?

* Comme le massacre a été méticuleusement planifié par les assassins, pourquoi, tout comme son frère Chérif avait causé sa propre arrestation en 2005 « par accident », Saïd Kouachi a-t-il laissé « par accident » sa carte d’identité dans la voiture, donnant ainsi son identité et invitant la police à le traquer avec son frère et à les tuer ? Était-ce un suicide et un fratricide inconscient en même temps ? 

* Pourquoi Coulibaly a-t-il laissé « par accident » ouvert le microphone de son téléphone portable après avoir appelé la BFMTV, permettant ainsi à la police de savoir quand il s’agenouilla pour sa prière musulmane, de prendre d’assaut sur l’Hyper Cacher à ce moment et de le tuer ? 

* La rage meurtrière des frères Kouachi fut-elle inconsciemment « déplacée » de leurs parents, qui les avaient abandonnés, aux journalistes, aux dessinateurs et à la police qui avait « humilié » leur prophète ? 

* Pourquoi Amedy Coulibaly avait-il commuté au dernier moment son allégeance de l’AQPA à l’État islamique après de nombreuses années d’adhésion à la première ?

Puisqu’on ne peut pas espérer à répondre à ces questions et à comprendre cette tragédie sans bien connaitre les biographies des assassins, les journalistes s’y sont mis. Le 17 janvier 2015, la journaliste roumano-américaine Rukmini Maria Callimachi et son collègue Jim Yardley publient leur enquête sur les frères Kouachi dans le New York Times (voir http://www.nytimes.com/2015/01/18/world/europe/paris-terrorism-brothers-said-cherif-kouachi-charlie-hebdo.html?_r=0). Le 12 février, la journaliste française Marion Van Renterghem publie sa propre recherche dans Le Monde (voir http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/02/12/les-freres-kouachi-une-jeunesse-francaise_4575115_3224.html). Je résumerai ci-dessous leurs découvertes en y ajoutant mes propres réflexions. 

Enfance d’orphelins

Les parents des frères Kouachi, Mokhtar et Freiha Kouachi, avaient immigré d’Algérie en France avec des millions d’autres Arabes musulmans algériens. Saïd et Chérif Kouachi ont trois frères et sœurs : une sœur, Aïcha, né en 1981, entre Saïd et Chérif; une petite sœur, Salima, né en 1988; et un petit frère, Chabanne, né en 1989.

Le père, Mokhtar Kouachi, meurt en 1991, lorsque Saïd a onze ans et Chérif en a neuf. Cette perte traumatique touche profondément la veuve et les enfants. Leur père les avait abandonnés en mourant.

La veuve, Freiha, plongée dans son processus de deuil impossible, est atteinte d’une grave dépression. Elle doit élever toute seule ses cinq enfants . Ils vivent dans un HLM du 19e arrondissement de Paris, un des plus pauvres des vingt arrondissements de la ville, face à la voie ferrée. « Une vie de misère et de débrouille où l’alcool n’arrange rien » écrit la journaliste français.

En Octobre 1994, lorsque Saïd a quatorze ans et Chérif en a douze, leur mère Freiha ne peut plus les supporter. Elle les remet à l’Aide sociale pour l’enfance (ASE), qui les place dans le Centre des Monédières de la Fondation Claude-Pompidou. C’est une Maison d’enfants à caractère social qui se trouve à Treignac, une petite ville en Corrèze, dans le Massif central.

Après avoir été abandonnés par leur père, Saïd et Chérif éprouvent une immense colère contre leur mère qui les a rejetés. Pendant cinq mois, on les conduit régulièrement à Paris pour voir leur mère, « sans emploi et malade mais aimante » selon la journaliste française. Sa maladie est surtout la dépression.

Au début de 1995 la malheureuse mère, Freiha, meurt elle aussi ; c’est apparemment un suicide. L’abandon se trouve définitif. Profondément traumatisés, furieux, Saïd et Chérif se sentent trahis, sans débouché pour leurs sentiments violents. Pour maison, ils n’ont plus La Fonda, leur affectueuse abréviation pour La Fondation. Après la perte de leur mère, ils sont rejoints par leur petit frère, Chabanne; trois semaines plus tard leur sœur Aïcha les joint aussi. Salima est placée dans une famille d’accueil dans l’ouest du Perche.

Le fils aîné, Saïd, est calme, sérieux, même timide; il aide volontiers les autres. Son jeune frère Chérif est drôle, sauvage, violent et rebelle. Il aime jouer du football et se vante : il va devenir un champion mondial dans ce jeu. Leur plus jeune frère, Chabanne, cependant, leur vole l’amour de tout le monde avec ses cheveux bouclés et son sourire de petit coquin. On l’appelle « le petit prince » et « la mascotte ». Leur jolie sœur Aïcha, aussi, est très apprécié. Elle aime danser et faire la fête, elle sourit beaucoup, bien que son humeur balance entre la joie et la tristesse.

Saïd perd sa tête une seule fois, quand, lors d’un match de football, il se dispute avec un autre joueur, qui répond à ses insultes en criant « Ta mère! ». Saïd est hors de lui. Il devient tout rouge, il pleure, il hurle, il crie « Yemma! Yemma! » (Maman ! Maman !) et se précipite sur son offenseur d’une rage meurtrière; ce dernier s’enfuit pour se sauver la vie et on le voit plus jamais.

Chérif et Saïd, adolescents, terminent leur scolarité au collège Lakanal à Treignac. Saïd a un ami proche que la journaliste française a nommé « Laurent ». Tous les deux vont à une école hôtelière : ils apprennent à faire la cuisine; Chérif doit redoubler sa troisième, puis s’inscrit au lycée de Saint-Junien, près de Limoges, en sport-études, où il joue du football et prépare son Brevet d’études professionnelles (BEP) d’électrotechnique. Tous deux habitent toujours à La Fonda. Saïd et « Laurent » adorent leur professeur de cuisine, Christophe Daguignon, « un ancien rugbyman qui a du répondant » et qui les aide à gagner des concours de cuisine en 1999 et 2000, à Epinal et Roanne

Selon la journaliste française, les orphelins Kouachi se trouvent bien à La Fonda. Ils travaillent, font du sport, participent à des ateliers de menuiserie, chantent du rap, et profitent chaque année de trois temps de vacances dans les montagnes ou au bord de la mer. Ils vont au cinéma, ils reçoivent de l’argent de poche et des cadeaux de Noël (bien qu’ils soient musulmans). Tous les deux mois, ils rendent visite à leur petite sœur Salima dans le Perche ; elle aussi leur rend visite au « centre ». Leur vie est plus heureuse qu’elle ne l’avait été à la maison avec leur mère déprimée. Ils sourient de nouveau. Ils ont des salles de jeux, un grand jardin, la télévision. Chérif adore les matches de football et les sketches de Djamel Debouzze, un jeune humoriste, acteur et producteur français d’origine marocaine : il l’imite constamment. La vie privée est assez limitée à La Fonda. Saïd et Chérif partagent des chambres de quatre ou six lits avec leur copains. Chacun a un petit bureau, mais ils ne travaillent trop. Selon leurs copains, leurs années à La Fonda étaient les meilleures de leur vie.

Les jeunes à La Fonda sont divisés en quatre groupes, les grands garçons, les moyens, les petits, et les filles. Saïd est avec les grands garçons, Chérif avec les moyens, et souvent avec les filles. Saïd est stable et sérieux; il sort avec la même fille « française » pendant plusieurs années; Chérif est inconstant, change souvent de petite amie. Les Arabes et les noirs ne se disputent pas beaucoup. Les Chinois sont silencieux et travaillent dur; ils sont souvent battus par les autres. Les réfugiés kosovars sont difficiles; certains d’entre eux ont combattu dans la guerre du Kosovo.

L’adolescent Chérif devient parfois violent. Il « met une raclée » à un nouveau garçon à La Fonda, « pour l’éduquer ». Ce garçon est « Laurent », le futur ami de Saïd. Il se réfugie à l’infirmerie, terrifié. Interviewé par la journaliste française vingt ans plus tard, cependant, il nuance ses propos: selon lui, Chérif voulait seulement le bizuter. « Laurent » apprend à se battre et à se défendre. Après une jeunesse de petit crime, il deviendra restaurateur.

Une Adolescence violente

En 1995, dû à une ordonnance française de 1945 sur l’enfance délinquante, la Protection judiciaire de la jeunesse demande à la Fondation Claude-Pompidou de prendre les enfants délinquants qui ont été condamnés par les tribunaux à l’incarcération; jusqu’ici La Fonda n’avait pris que des orphelins, des enfants en difficulté sociale ou scolaire, et des mineurs isolés demandeurs d’asile. Les centres éducatifs fermés et renforcés pour les jeunes délinquants n’existent pas encore. 

Entre 1995 et 2000 ces garçons délinquants et troublés, qui ne peuvent exprimer leur sentiments tordus que par la violence, durcissent l’ambiance à La Fonda. Au cours de ces cinq années, Saïd et Chérif Kouachi deviennent plus violents et racistes ; il se font appeler « Algériens » en se distinguant des « blackos » et des « français ». Ils commencent à haïr les « Français » et les « blancs ». Vingt ans plus tard, pendant son interview avec la journaliste française, « Laurent », l’ami de Saïd, minimise leur racisme : « Ils n’étaient pas racistes, c’était des mots comme ça qu’ils répétaient, ils avaient des petites amies céfran ». On ne prononce pas le mot « Juif » à La Fonda.

Saïd est plus religieux que le reste de sa famille. Il prie cinq fois par jour, en respectant strictement l’un des « cinq piliers de l’islam » (la profession de la foi en Allah et Mahomet, la prière, l’aumône, le jeûne pendant le Ramadan et le pèlerinage à la Mecque), et il travaille dur pour préparer son Certificat d’aptitude professionnelle (CAP) en cuisine, avec « Laurent », que Chérif avait battu.

Saïd essaye de convertir Chérif à la voie religieuse musulmane dévouée et au travail dur, mais le frère cadet déteste la religion et les livres. Saïd et son ami « Laurent » forment un groupe de rap avec Chabanne, le petit frère de Saïd; Saïd aime rapper contre le Front national, qui hait les immigrés ; « il serait bien devenue le sauveur de tous les immigrés”, dit « Laurent » à la journaliste française.

Un Oncle abusif

« Laurent » dit à Marion Van Renterghem que Saïd et Chérif « n’aimaient pas beaucoup les Français et ne portaient pas les Blancs dans leurs cœurs ». Pourquoi ? se demande la journaliste française. Les frères Kouachi sont français, ils ont été bien traités, sauvés même, par le système social français. Pourquoi détestaient ils « les Français » ?

Pourquoi, en effet ? Selon la journaliste française, ce serait la faute de leur oncle. Les deux frères ont un oncle maternel à Paris, Mohamed, le frère de leur mère morte, qui semble avoir une grande influence sur ses neveux. Mohamed a obtenu l’autorisation pour ses neveux et sa nièce de lui rendre visite à son domicile à Paris. Ce qui s’est passé chez lui est difficile à reconstruire.

Saïd commence à changer. Il devient têtu; il veut toujours avoir raison. Il devient de plus en plus religieux, fanatique, se vante de pratiquer « les cinq piliers de l’islam » et se bat avec ses amis sur la religion. Il écoute son walkman en public pour que les autres lui demandent ce qu’il écoute, et il leur dit, « les versets du Coran ». Sous l’influence de son oncle, Chérif changé ainsi. Il devient dominateur et agressif; il ne peut pas supporter d’être contrarié; il se prend pour un grand football incompris. Il quitte le lycée et vie dans son fantasme grandiose. C’est évidemment un adolescent troublé, mais personne ne lui propose de l’aide psychologique.

Depuis 1999 Saïd et Chérif sont souvent invités à visiter leur oncle Mohamed à Paris. Saïd est devenu majeur, tandis que Chérif est encore mineur. L’équipe éducative de La Fonda a remarqué « un changement surprenant » dans Chérif. Sous le prétexte d’aller rendre visite à sa petite sœur Salima dans le Perche, il a échappé à plusieurs reprises chez son oncle à Paris. À son retour, cependant, il a dit au personnel que son oncle lui avait battu et qu’il ne voulait pas le revoir. Pourtant, quand il aura dix-huit ans, il quittera La Fonda pour aller vivre chez son oncle.

Aïcha Kouachi va également voir son oncle maternel Mohamed à Paris. Un dimanche, elle n’arrive pas au rendez-vous avec l’équipe de la fondation à la Gare d’Austerlitz à Paris pour revenir à Treignac. Elle rentre à La Fonda quatre jours plus tard, l’air triste et amaigrie. Les amis d’Aïcha, cependant, disent que son oncle veut l’épouser et qu’il n’y a pas de mal. Le déni de la réalité règne.

L’oncle Mohamed semble avoir abusé de ses neveux et sa nièce, à la fois violemment et sexuellement. En 1999, les assistants sociaux de la fondation ont été informés ; eux, à leur tour, informent la Protection judiciaire de la jeunesse. Un juge convoque Mohamed, Saïd, Aïcha, Chérif et Chabanne pour une audience. Mohamed se présente vêtu d’une robe blanche d’Afrique du Nord qui s’appelle la djellaba. Le juge lui retire le droit de voir les enfants. L’année suivante, cependant, Saïd et Chérif quittent La Fonda et vont vivre chez leur oncle à Paris, tandis que leur sœur Aïcha reste à Treignac.

Saïd avait demandé une prolongation de son séjour à La Fonda, en disant qu’il voulait terminer l’école hôtelière, mais il ne le fait pas. Chérif ne veut attendre un seul instant ; en Novembre 2000, dès qu’il devint majeur, il quitte la fondation et rejoint son frère dans la maison de son oncle. Leur petit frère Chabanne est envoyé à rejoindre sa petite sœur Salima dans sa famille d’accueil dans le Perche.

En allant à vivre chez leur oncle abusif dans le pauvre 19e arrondissement de Paris, où ils avaient passé une enfance misérable, les deux frères répètent inconsciemment leur traumatisme enfantin. Contrairement aux autres anciens de La Fonda, Saïd et Chérif ne rendent jamais visite et n’appellent jamais plus La Fonda. Chérif épouse une femme arabe algérienne musulmane, Izzana Hamyd.

Un expert dit à la journaliste française que le système éducatif français n’est pas bon sur la transition des jeunes de l’institution à la vie en dehors. Les jeunes vivent dans un cocon protecteur dans le centre; une fois dehors, s’ils ne trouvent pas immédiatement du travail, ils ne peuvent plus manger de la viande tous les jours, comme ils l’ont fait au centre, ni s’acheter des vêtements de marque. L’Aide sociale à l’enfance leur donne l’adresse d’un assistant social, paie leurs frais d’hôtel pendant quelques jours, puis leur dit adieu. Ils n’ont aucun adulte à lui faire confiance. Ils doivent se débrouiller dans la jungle de la vie.

Une Sœur rebelle

Entre 1995 et 2000 Aïcha Kouachi a un petit ami « français » à Treignac nommé Maxime, qui ne vient jamais à La Fonda ; il a peur de ses frères Saïd et Chérif. Bien qu’ils sortent avec des filles « françaises » ils ne laissent pas leur sœur sortir avec un « Français ». Aïcha, défiante, porte des minijupes, continue à voir Maxime, et dit à ses frères que c’est sa vie et qu’elle en ferait ce qu’elle voudrait. Ils sont furieux avec elle.

Aïcha préparé son Certificat d’aptitude professionnelle (CAP) tout en travaillant comme serveuse à l’Hôtel du Lac à Treignac, qui appartient à la mère de Maxime. Elle ne parle plus avec Saïd et Chérif. Elle dit un éducateur à La Fonda que son oncle a une mauvaise influence sur ses frères. Après avoir terminé ses examens, elle quitte Treignac avec son ami Maxime et vie aux Sables-d’Olonne dans le département de la Vendée, peut-être pour échapper à ses frères. Un an plus tard, cependant, Chérif et Saïd la trouvent, l’enlèvent de Maxime, la forcent à porter le voile musulman et à se marier avec le beau-frère de Chérif par une cérémonie religieuse musulmane.

En 2001 « Laurent » rencontre Saïd pour la dernière fois dans le 19ème arrondissement de Paris. Alors que Saïd a trouvé un emploi stable comme cuisinier dans un restaurant, « Laurent » vole des voitures et des téléphones portables. Après un certain temps, Saïd et Chérif quittent la maison de leur oncle pour aller vivre avec une femme nommée Albertine, qui vive également dans le 19e arrondissement. « Pendant plusieurs années ils vivent de petits boulots et de divers trafics » écrit Marion Van Renterghem.

Un Prêcheur fougueux

En 2005 Chérif est filmé pour un reportage de la télévision française sur les jeunes rappeurs français. Saïd décide de convertir son petit frère sauvage. Il amène Chérif à la mosquée Adda’wa, 39, rue de Tanger, dans le 19e arrondissement. Le mot arabe ad-dawah signifie le prosélytisme ou la prédication de l’Islam. Là-bas, les deux frères tombent sous l’influence de Farid Benyettou, né en 1982, le jeune prédicateur musulman fanatique et chiasmatique qui dirige Les Buttes-Chaumont.

Benyettou utilise les images de télévision de soldats américains torturant des prisonniers arabes dans la prison militaire américaine d’Abou Ghraib en Irak pour enflammer les membres des Buttes-Chaumont à la haine meurtrière contre les « infidèles ». Chérif, âgé de vingt-deux ans, qui travaille comme livreur de pizza, est rempli de rage justes. Au petit matin du 25 Janvier 2005, il est sur le point d’embarquer dans un avion pour rejoindre Al-Qaïda en Irak quand il est interpellé par la police et placé à la prison de Fleury-Mérogis, au sud de Paris, dans l’Essonne, où il passe dix-huit (ou vingt) mois en détention préventive. Les journalistes américains perspicaces comprennent que Chérif a causé son arrestation lui-même :

Dégoûté par des images de soldats américains humiliant des musulmans à la prison d’Abou Ghraib, il [avait] fait des projets pour aller combattre les forces des États-Unis. Il avait fait l’étude d’un [fusil d’assaut] AK-47 virtuel sur un site Web. Puis il avait pris des leçons d’un homme, en utilisant une image d’un fusil dessinée à la main. C’était une tentative presque risible au djihad, et comme le jour de son départ approchait, le livreur, Chérif Kouachi, se sentait de moins en moins sûr de lui. Lorsque la police l’arrête quelques heures avant son vol Alitalia à 06 h 45 le 25 janvier 2005, il est soulagé. « Plusieurs fois, je me sentais comme tirant. Je ne voulais pas mourir là-bas » dit-il plus tard aux enquêteurs. « Je me suis dit que si je laissais tomber, ils m’appelleraient un lâche, j’ai donc décidé d’y aller quand-même, malgré les réserves que j’avais ». Une décennie plus tard, Chérif Kouachi, flanqué de son frère aîné Saïd, 34 ans, n’avait plus aucune réserve ; les deux djihadistes en noir, gainées dans l’armure de corps, donnaient à une audience mondiale une démonstration impitoyable du terrorisme.

Le système judiciaire français a un énorme arriéré de cas. Le procès des Buttes-Chaumont n’a lieu qu’en 2008. Chérif Kouachi avait passé dix-huit (ou vingt) mois en prison et était en libération conditionnelle. « Laurent » a déclaré à la journaliste française que quand il avait vu le nom de Chérif sur Internet il n’a même pas cliqué sur le lien pour son vieil ami, comme il ne croyait pas que Chérif aurait pu être impliqué dans ces actes terroristes. En effet, Chérif avait beaucoup changé depuis que « Laurent » l’avait vu. Pendant son incarcération dans la prison de Fleury-Mérogis, il avait rencontré Djamel Beghal (né en 1965), un djihadiste français d’origine algérienne qui avaient été formé dans les armes et les explosifs en Afghanistan et au Pakistan, et Amedy Coulibaly (né en 1982), le criminel africain noir français qui avait été jugé coupable de vol à main armée d’une banque et condamné à six ans de prison.

Djamel Beghal était un terroriste islamique de longue durée. En 2001, il avait été arrêté à Dubaï, aux Emirats Arabes Unis, pendant le transfert d’un vol en provenance du Pakistan à un vol à destination de l’Europe ; il avait un faux passeport français. Pendant deux mois, il avait été torturé par la police émirati, avec la complicité présumée des gouvernements britannique et français. Sous la torture, Beghal avait avoué les autorités émiraties qu’il complotait pour détruire l’ambassade américaine à Paris. Après avoir été extradé vers la France, Beghal avait rétracté une partie de sa déclaration, affirmant qu’il l’avait faite sous la contrainte. Beghal avait dit au magistrat français Jean-Louis Bruguière qu’il avait visité Oussama ben Laden en Afghanistan et avait planifié un attentat suicidaire. En 2005, les autorités françaises avaient condamné Beghal et cinq autres pour la planification des attaques contre l’ambassade. Beghal avait été condamné à dix ans dans la prison de Fleury-Mérogis. Pendant son séjour en prison, il rencontre et conseille ses jeunes codétenus Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly.

En 2010 Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly rendent visite à Djamel Beghal, qui est en résidence surveillée dans le Cantal au sud-ouest de la France. Après la tentative d’évasion de prison de Belkacem plus tard cette année, quatorze personnes sont arrêtées et accusées de l’avoir aidé. Coulibaly est emprisonné; Chérif est placé sous contrôle judiciaire et doit se présenter à la police tous les mois. En 2011 Saïd quitte la France pour le Yémen, pour joindre Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), où Chérif le rejoint pendant trois semaines, entre deux séances de contrôle judiciaire. En 2014, Saïd et Chérif sont mis sur écoute téléphonique « pour trafic de faux vêtements de sport. » N’ayant entendu aucune conversation sur leurs activités terroristes islamiques, cependant, les autorités arrêtent les écoutes sept mois avant le massacre de Charlie Hebdo. Avant de mourir sous les balles de la police française, Chérif déclare à la chaîne de télévision française qu’il avait été envoyé par Al-Qaïda dans la péninsule arabique.

Les journalistes américains ont remarqué que les autorités françaises auraient pu empêcher la tragédie s’ils avaient fait plus attention aux frères Kouachi. « L’évolution de 10 ans de l’amateur facilement effrayé au tueur durci est une histoire d’un radicalisme qui s’approfondit au fur et à mesure et qui a lieu sous le nez des autorités françaises, qui ont eu deux fois Chérif à leur portée. Après l’arrestation de Chérif en 2005, alors qu’il n’était qu’un jeune djihadiste, il a passé 20 mois en prison. Là-bas, il a rencontré et il est devenu un acolyte du haut responsable d’Al-Qaïda en France, Djamel Beghal, qui avait lui été envoyé à Paris pour mettre en place une cellule visant à attaquer les intérêts des États-Unis ici ».

 

UNE EXPLICATION SATISFAISANTE ?

Marion Van Renterghem termine son article dans Le Monde tristement : « C’est tout. L’histoire de deux orphelins qui n’ont pas admis celle de leurs parents algériens. Une recherche de sens et de reconnaissance, la rencontre de cerveaux malades et puissants qui leur y ont fait croire. Deux jeunes Français ordinaires qui ne savaient simplement pas quoi faire de leur vie ».

En fait, cette histoire n’est pas si simple. Il y avait là plutôt deux jeunes orphelins qui avaient subi une enfance très traumatisante, qui avaient développé des troubles graves de la personnalité, du type narcissique et « borderline », qui avaient inconsciemment tenté de consolider leur faible estime de soi et de soulager leur sentiment insupportable du non-être par la haine violente et la rage meurtrière, et qui ont été désespérément pris sur leurs propres illusions. La rivalité normale entre les deux frères était devenu une relation fusionnelle « de jumelage » dans laquelle leur rage meurtrière narcissique a été déplacé inconsciemment aux « infidèles » et leur image de soi insupportable inconsciemment projetée sur « les Français » et sur « les Américains ».

Tout cela est-il assez pour expliquer cette terrible tragédie ? Bien sûr que non. Comme je l’ai dit au début, ces tragédies ont de nombreuses causes en même temps. Afin de vraiment comprendre ce qui a causé ce terrible massacre il faudrait tenir compte non seulement des biographies des deux assassins, mais aussi de leur relation fraternelle, de la relation de la société française avec sa minorité musulmane, des provocations anti-musulmanes répétées des journalistes et des caricaturistes en cause, les relations entre les musulmans et les juifs en France, l’effet du conflit israélo-arabe sur les musulmans français, et bien d’autres sujets. J’ai essayé de répondre à quelques questions ci-dessus. Vos propres pensées sur cette tragédie seront très appréciées.

 

4 thoughts on “Tragédie française

  1. Je crois utile de préciser que la policier abattue était une jeune fille martiniquaise noire de 26 ans qui a d’ailleurs été enterrée à La Martinique.
    Il serait donc intéressant d’élargir cette analyse à la question suivante: grosso modo,
    D’un côté nous avons une femme noire originaire de la Martinique, et des hommes arabo musulmans originaires d’Algérie qui s’engagent dans la police c.-à-d. au service des concitoyens, de la sécurité et de la République, cela jusqu’à y “offrir” leur vie, comme un “sacrifice”.
    D’un autre côté nous avons un jeune noir originaire du Mali et deux jeunes arabo-musulmans originaire d’Algérie – donc plus ou moins le même genre de personnes – mais qui s’engagent dans la voie complètement inverse d’agression à ces valeurs républicaines et qui finissent par “détruire” leur vie comme un “suicide”.
    Nous avons compris que les “assassins” ont un back ground d’enfance terrible qui les a poussés sur “la voie du mal” , mais je me pose la question: “quels ont été les moteurs qui ont poussé ceux qui allaient devenir des “héros” à choisir “la voie du bien” ?
    Comme si la tuerie de Charlie constituait le point de rencontre/déflagration de ces deux démarches opposées.

  2. un autre aspect
    Le 9 . I . 2010 monsieur JF Copé s’est entretenu chez monsieur Ardisson avec une jeune “femme en niqab”
    http://www.agoravox.tv/actualites/politique/article/cope-face-a-une-femme-en-niqab-24827
    Manifestement cette jeune femme avait un gros problème psychologique: sa mère qui avait vécu en Algérien avait eu des jumelles qui n’avaient pas été reconnues par leur père. De retour en France ces trois femmes suivaient un islam rigoriste dans l’attente du retour du père…
    Dans les “talk show”, en générale, sont présents des journalistes, des artistes, des politiciens, des religieux, mais rarement ou jamais des psychiatres/psychanalystes.
    Cette jeune femme traînait une profonde souffrance et, sans affecter ses aspirations spirituelles, elle aurait sans doute été aidée par une psychanalyse pour pouvoir se débarrasser de ses problèmes concernant l’absence si pas le refus de son père.

    Il y a urgent besoin d’ Analyse et Psychanalyse sans en arriver aux conclusions de madame de Rabutin-Chantal :”tout comprendre ce serait tout pardonner”…

    Aujourd’hui nous somme confrontés aux questions:
    – pour quelle raison nos enfants se convertissent-ils à l’islam?
    – pour quelle raison vont-ils commettre des atrocités?
    L’article ci-dessous donne des éléments (parmi tant d’autres qui tous apportent un éclairage ) de réponse: il faut essayer de comprendre l’attraction vers le sado-masochisme
    – l’assassinat du pilote enfermé dans une cage et brûlé vif reflète la (sub)conscience de ses bourreaux d’être eux-mêmes prisonniers dans une cage , émotionnellement et mentalement à cause de la débilitation d’avoir grandi dans une “culture honte-honneur”
    – nombreux sont les convertis dans un environnement d’enfermement en prison
    – nombreux terroristes n’ont pas d’empathie, sentiment que l’enfant acquiert dans les premier jours de sa vie au travers de sa relation avec sa mère
    – au cœur du terrorisme islamique se situe le “drame maternel” ensemble avec le sado-masochisme et la culture honte-honneur
    – dans la culture arabo-musulmane le lien mère-enfant n’est pas sevrable – ceci empêche l’accès à la maturité
    – le père lui aussi dans la culture de honte-honneur a expérimenté d’être objet d’honneur, non pas un individu de plein droit
    – la culture arabe a besoin de dépasser le versement de sang pour nettoyer l’honneur pour pouvoir sortir du marasme de la honte, au travers d’une éducation dès les premiers jours de l’existence…

  3. Il y a aussi la très profonde différence de mentalité entre “nous” et “eux”. Au départ ils sont fascinés par notre civilisation qu’ils ne connaissent pas mais pendant qu’ils la découvrent progressivement ils se rendent compte de ne pas pouvoir l’accepter ou la rejoindre ce qui cause une frustration qui porte au refus violent – voyez mon livre “Des raisns trop verts ou les déconvenues des migrants.” (amazon)

  4. Cher Avner Falk:
    Pnina me communique vos réflexions sur les événements de Paris et je me demandais si dans le cas de ces frères meurtriers, Allah (ou son prophète) ne serait pas un subtitut du père qu’ils n’ont pas connu. Mais alors pourquoi vouloir venger le prophète, s’il n’est que le symbole du père absent et, on le présume, détesté de les avoir délaissés? Pourquoi ne s’être pas associés aux ennemis de l’Islam, sinon par conviction au moins  par ressentiment? Ou bien, faut-il imaginer que la croyance en la puissance d’Allah est venue combler un vide affectif ? 

    Il reste que j’ai de la misère à comprendre ce qui les a rendu capable de meurtre? Les caricatures de Charlie Hebdo pouvaient-elles les scandaliser au point de justifier leur “vengeance”? Comment le “meurtre du père” dont parle Freud,  a-t-il pu se transformer chez eux en exaltation du père et meurtre de ses contempteurs? Le psychisme humain est un mystère sans fond. 
    Portez-vous bien
    François-M. Gagnon

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